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De la vieillesse

Un pote me raconte comment sa sœur et lui ont tué leur grand-mère. Il lui lisait du Maupassant, elle lui servit des concombres à table. Les conséquences de l’esprit romantique de Maupassant sur celui de l’aïeule ne furent, selon mon pote, sans doute pas étrangères à la langueur de ses mâchoires dès lors qu’avalant tout rond une rondelle de concombre, l’ancêtre s’étouffa promptement.

Toutefois je connais assez la vie pour savoir que mon pote est charitable car même si je suis d'accord avec lui pour ce qu'il en est de la littérature de Maupassant je ne suis pas sans connaitre la camisole chimique employée dans les maisons de retraite. Mon pote m'a d'ailleurs souvent fait de longues diatribes à ce propos, comme quoi la grand-mère était droguée au point d'en avoir des hallucinations. Cela dit à cette époque je n'avais pas la même connaissance ni de Maupassant ni de la psychiatrie moderne, essentiellement chimique avec beaucoup de blabla psychologique pour faire passer le tout (à peu de chose près la définition du romantisme).

Comme afin de ne pas gaspiller son patrimoine j’ai décidé de m’occuper de mon vieux devenu sénile et dont la seule raison de vivre fut toujours de pouvoir laisser à ses enfants un digne héritage (un petit quelque chose), je prends bonne note intérieurement des erreurs à ne pas commettre. Je prévois donc plutôt que Maupassant, Flaubert ou Stendhal de lui lire du Salomon à mon daron. D’autre part, je compte bien lui payer des dents malgré son refus catégorique (caprice de vieillard) de gaspiller de l’argent à cet usage. Sénile et sans dents, c’est proprement du suicide, la porte ouverte à l’étouffement.

Même si je sais qu’on ne guérit jamais de la vieillesse quand on l’envisage sur le plan de la maladie, j’en suis venu à penser que c’est le moment le plus approprié pour chercher et trouver la sagesse et que la mémoire n’y a pas, contrairement à une idée reçue, l’importance qu’y accordent les médecins. Il est normal que la mémoire à court terme soit défaillante chez un vieillard car il est plus agréable de se souvenir de sa jeunesse que de se rappeler à chaque instant qu’on est vieux, plus ou moins infirme et destiné à retourner au néant dans un laps de temps assez court (mon vieux fait partie de ces néo-païens qui croient au néant). A cela les médecins ne prescrivent pour la plupart qu’une assistance chimique afin de contrer les effets pervers de la nostalgie (troubles du comportement, angoisse du présent et de l’avenir réduit à une peau de chagrin) et du calme pour ne pas troubler la rêverie nostalgique. On assomme donc nos vieux grabataires à coups de tranquillisants et autres régulateurs de l’humeur. Ils ont la paix (avant-goût de celle du cimetière) nous aussi et les damnés toubibs...

Il me semble pourtant qu’en essayant de cultiver chez mon vieux un goût pour la sagesse à l’image du roi Salomon je pourrais lui rendre le présent plus supportable et lui donner la possibilité de vivre une vieillesse délivrée de l’angoisse de l’ignorance, lui donner peut-être l’envie de se rappeler plus souvent qu’il n’est jamais trop tard pour comprendre les raisons de sa propre existence. Qui mieux qu’un fils aimant peut envisager d’accomplir cette tâche ?

Je sais bien que personne n’a jamais pris la peine de lui dire à mon vieux qu’on devait pouvoir se poser la question du pourquoi, sinon avant, du moins en plus de celle du comment. C’est même tout le contraire qui s’est passé ; aussi en est-il arrivé à cette conclusion naturelle qu’il n’a vécu que pour laisser un peu de « comment vivre » à ses enfants, sans doute dans l’idée rassurante  que ces derniers se répandront en éloge sur sa tombe. Cette absurdité est allée si loin que ne souhaitant pas être à charge de ses enfants il n’est pas contre être placé en maison spécialisée aussi longtemps que son patrimoine le permettra et n’envisage pas du tout son suicide lorsque ce patrimoine sera épuisé et qu’il forcera ses enfants à se priver de l’essentiel pour le conserver en vie. Autrement dit par le seul désir de vouloir enrichir ses enfants il les conduit à la ruine. Je ne veux pas généraliser mon cas d’autant plus que dans le pays où je vis les choses ne se passent pas du tout de la même manière. Mais je ne cautionne pas plus ces parents qui pour s’assurer une vieillesse confortable incitent leurs enfants dès leur plus jeune âge à se faire une bonne situation, en un mot à devenir le plus riche possible. Car je ne vois pas que les vieux qui ont des enfants riches sont mieux lotis que les autres. Ils sont souvent abandonnés dans un confort tapageur et se retrouvent à servir de garde d’enfants, garde-maison de campagne, cuisinière, jardinier, j’en passe et des moins réjouissants. La plupart des vieux que je connais au village travaillent comme des esclaves pour fournir en patate et produit du jardin leurs enfants réfugiés dans des bureaux à la ville. Certes ces derniers participent aux travaux, deux fois par an ils déboulent pour planter et récolter les saintes patates. D’autre part ce travail, pour pénible qu’il soit, conservent les anciens en une relative bonne forme mentale et physique même si souvent on entend plus de plainte (mal de dos) que de manifestations de joie (mais personne ne déprime, pas vraiment le temps). Ces deux systèmes font pièce, la différence réside dans les moyens. Si les Ukrainiens le pouvaient, ils placeraient leurs vieux de la même manière que les Français. De toute façon l’amour s’y rencontre rarement dans les deux cas, il est plus question de solidarité que de charité et comme dit mon pote Lapinos les loups sont plus solidaires que les hommes car l’élan d’amour divin ne vient pas perturber cette solidarité. Et cette espèce d’amour sentimental qu'est la solidarité filiale tourne assez vite à la haine ; c'est romantiquement que l'on assassine ses vieux de nos jours. Et c’est normal puisque c’est comme ça qu’ils nous ont élevés. « Justificata est sapientia a filis suis », la sagesse est justifiée par ses enfants, comme dit l’apôtre, la bêtise ne l'est pas moins.

Encore une page de Maupassant mère-grand ?

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