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Les Sirènes ou la volupté

La fable des Sirènes grecques* convient fort bien aux pernicieux attraits de la volupté, mais, dans l'application qu'on en a faite jusqu'ici, et qui est assez juste quant au fond, on a saisi que ce qui se présentait à première vue. Cette sagesse des Anciens peut être comparée à des raisins mal foulés, et dont on a exprimé quelques sucs en y laissant ce qu'il y avait de meilleur.

Les sirènes étaient les filles d'Achéloos, le fleuve et de Terpsichore, une des neuf muses. (...)

Dans les premiers temps elles eurent des ailes, mais ayant fait aux muses un défi téméraire (musical principalement) qu'elles perdirent donc, ces ailes qui en était l'enjeu, leur furent ôtées. De ces plumes arrachées aux sirènes, les muses se firent des espèces de couronnes, de sorte que depuis cette époque elles ont toutes des ailes sur la tête, à l'exception d'une seule, Terpsichore, la mère des sirènes.

Ces dernières habitaient certaines îles à l'aspect le plus riant. Lorsque de la hauteur où elles se tenaient ordinairement elles apercevaient des vaisseaux, elles s'efforçaient de séduire les navigateurs par leurs chants mélodieux, tâchant d'abord de les engager à s'arrêter, puis de les attirer jusqu'à elles, et, lorsqu'elles y parvenaient, après s'être saisies d'eux, elles les égorgeaient. Leur chant n'était rien moins qu'uniforme et monotone, mais elles savaient en varier le mode, le ton et la mesure, pour l'approprier au naturel et au goût de ceux qu'elles voulaient séduire. Par le moyen de cet art perfide, elles avaient fait périr un si grand nombre d'homme que la surface des îles qu'elles habitaient paraissait d'une blancheur éclatante à cause des ossements dont elles étaient recouvertes. Cependant on pouvait se prémunir contre ce fléau par deux sortes de moyens, dont l'un fut employé par Ulysse et l'autre par Orphée. Le premier ordonna à tous ses compagnons de se boucher les oreilles avec de la cire. Pour lui, voulant faire l'épreuve des effets de ces chants, mais sans courir de risque, il se fit attacher au mât de son vaisseau en défendant à tous ses compagnons, sous des peines très sévères, de le détacher même dans le cas où il le leur ordonnerait. Quant à Orphée, jugeant cette précaution inutile, il se mit à chanter les louanges des dieux en s'accompagnant de sa lyre, et d'un ton si élevé, que sa voix couvrant tout à fait celle des sirènes, celle-ci ne produisit plus aucun effet.

 

Cette fable se rapporte visiblement aux mœurs et quoi que le sens de cette allégorie soit des plus faciles à saisir, elle n'en est pas moins ingénieuse. Les voluptés ont pour cause principale l'abondance, l'affluence des biens, avec un sentiment de joie et d'expansion. Lorsque les hommes étaient encore plongés dans la plus profonde ignorance, ils cédaient aux premières séductions venues. Les voluptés, qui avaient alors des ailes, les entraînaient rapidement ; mais par la suite, la science et l'habitude de réfléchir, qui les mirent en état du moins de réprouver les premiers mouvements de l'âme et de prévoir les conséquences de ces plaisirs auxquels ils étaient tentés de se livrer, ôtèrent aux voluptés leurs ailes. Heureux effet des sciences qui donna aux muses plus de relief et de dignité ; car lorsqu'on se fut assuré, par l'exemple de quelques âmes fortes, que la philosophie pouvait inspirer le mépris des voluptés, elle parut quelque chose de sublime et d'élevé, c'est-à-dire qu'elle parut capable d'élever l'âme au-dessus du limon terrestre auquel elle semblait être restée attachée jusqu'à cette époque, et de donner pour ainsi dire des ailes à la pensée humaine dont le siège est la tête. Cette muse qui, suivant la fable, étant la mère des sirènes, fut la seule qui n'eut point d'ailes, représente les sciences et les arts frivoles, qui n'ont pour objet que le simple amusement. En effet les productions de ce genre semblent vouloir arracher aux muses les plumes dont leur couronnes sont formées, pour les rendre aux sirènes.

 

Si les sirènes résidaient dans des îles c'est parce qu'en effet les voluptés cherchent ordinairement des lieux écartés et tâchent de se dérober au regard des hommes. Le chant des sirènes, son pernicieux effet et cet art perfide avec lequel elles le variaient sont des choses dont l'application est assez connue et qui désormais n'ont plus besoin d'explication. Mais la blancheur de ces îles, occasionnée par la grande quantité d'ossements dont elles étaient couvertes, est une circonstance qui renferme un sens plus caché et plus profond. Ceci paraît destiné à faire entendre que les exemples, aussi frappants que multipliés, des malheurs auxquels on s'expose en se livrant trop aux voluptés, sont des avertissements presque toujours insuffisants et très rarement écoutés.

 

Reste à expliquer cette partie de la fable qui indique les remèdes, et qui, bien que facile à comprendre n'en est pas moins judicieuse et ne mérite pas moins d'attirer notre attention. Or, ces antidotes contre le poison de la volupté se réduisent à trois : la philosophie fournit les deux premiers et la religion le troisième. Le premier est de remonter à la source du mal en évitant avec le plus grand soin toutes les occasions tentatrices et les objets trop séduisants, comme le firent les compagnons d'Ulysse, conformément à l'ordre de leur chef, remède qui ne convient et qui n'est absolument nécessaire qu'aux âmes faibles et vulgaires représentées dans la fable par les les compagnons d'Ulysse. Les âmes plus élevées, armées d'une ferme résolution, peuvent braver la volupté et même s'exposer impunément aux plus dangereuses tentations. Disons plus, elles aiment à faire ainsi l'épreuve de leur vertu et l'essai de leurs forces. Elles ne dédaignent même pas s'instruire de tous ces détails frivoles qui concernent les voluptés, non pour s'y livrer mais pour mieux les connaître. C'était ce que Salomon disait de lui-même après avoir fait l'énumération très détaillée de tous les plaisirs dont il jouissait ou pouvait jouir, inventaire qu'il termine ainsi : «  Et la sagesse n'a pas laissé de demeurer avec moi. ».

Ainsi les héros de cette trempe ont assez de force pour demeurer en quelque sorte immobiles au milieu des objets les plus séduisants et s'arrêter sur le penchant même du précipice. La seule précaution qu'ils prennent, à l'exemple d'Ulysse, c'est d'interdire à ceux qui les entourent les conseils pernicieux et ces lâches complaisances qui amollissent et ébranlent l'âme la plus ferme. Mais le plus sûr et le plus puissant des remèdes, c'est celui d'Orphée, qui, en chantant les louanges des dieux sur un ton très élevé, couvrit la voix enchanteresse des sirènes et en prévint ainsi les dangereux effets. Les profondes méditations sur les choses divines l'emportent sur les voluptés, non seulement par leur puissant effets, mais par les plaisirs aussi vifs que purs qui en dérivent.

 

D'après François Bacon in La Sagesse des Anciens.

 

*Les sirènes nordiques à queue de poisson sont une invention beaucoup plus récente (moyen âge).

 

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